La décision de la Belgique d’autoriser la délivrance des antibiotiques à l’unité à partir de 2026 marque un tournant dans la manière de penser le médicament. Derrière cette réforme, il ne s’agit pas seulement d’organisation pharmaceutique ou d’économie budgétaire. C’est toute une vision moderne de la santé publique qui se dessine : consommer le médicament de manière plus intelligente, plus responsable et plus sûre.

Au Maroc, où les dépenses de santé pèsent encore lourdement sur les ménages, où l’automédication demeure fréquente et où le gaspillage médicamenteux reste largement sous-estimé, la question mérite aujourd’hui d’être posée avec sérieux : pourquoi continuer à vendre des boîtes entières lorsque le patient n’a besoin que de quelques comprimés ?
Le débat n’est plus théorique. Il devient sanitaire, économique et environnemental.
Une réalité quotidienne dans les pharmacies marocaines
Dans les officines marocaines, les pharmaciens font face chaque jour à la même situation : un traitement prescrit pour cinq ou sept jours alors que la boîte commercialisée contient dix, douze ou quatorze comprimés. Résultat : des restes de médicaments s’accumulent dans les foyers.
Ces comprimés oubliés dans les armoires familiales finissent souvent par être :
- consommés sans avis médical,
- partagés entre proches,
- utilisés pour une automédication hasardeuse,
- ou jetés sans encadrement dans les déchets domestiques.
Ce phénomène paraît banal, mais ses conséquences sont considérables. Il alimente une culture du “médicament disponible à domicile”, particulièrement préoccupante dans le cas des antibiotiques, des anxiolytiques ou des anti-inflammatoires.
Dans un pays où l’accès rapide au médecin n’est pas toujours évident et où le coût des consultations peut constituer un frein, beaucoup de patients réutilisent les traitements restants dès l’apparition de symptômes similaires. Cette pratique contribue directement au mauvais usage des médicaments.
L’antibiorésistance : une menace silencieuse
La vente à l’unité prend tout son sens lorsqu’on évoque les antibiotiques.
Le Maroc, comme de nombreux pays, est confronté à la progression inquiétante de l’antibiorésistance. Lorsque les patients interrompent leur traitement prématurément ou réutilisent des antibiotiques conservés à domicile, les bactéries développent progressivement des résistances, rendant certains traitements de moins en moins efficaces.
Or, les boîtes standardisées favorisent indirectement cette dérive. Les quantités restantes deviennent une réserve accessible pour de futures automédications.
Délivrer exactement le nombre de comprimés prescrit permettrait :
- de limiter les surplus,
- d’améliorer l’observance thérapeutique,
- et de réduire la circulation incontrôlée des antibiotiques au sein des foyers.
Ce modèle recentre le médicament sur sa fonction première : répondre à un besoin thérapeutique précis, et non constituer un stock domestique permanent.
Une réforme sociale dans un pays où le pouvoir d’achat est sous pression
La question du coût est centrale.
Malgré les efforts entrepris ces dernières années pour généraliser la couverture médicale, de nombreux Marocains continuent de payer une part importante de leurs soins directement de leur poche. Pour certaines familles, acheter une boîte complète représente une charge disproportionnée par rapport au traitement réellement nécessaire.
La vente à l’unité pourrait permettre :
- une réduction immédiate du coût pour le patient,
- une meilleure accessibilité aux traitements,
- et une rationalisation des dépenses de l’Assurance Maladie Obligatoire.
Dans certains cas, des patients renoncent à leur traitement faute de moyens suffisants pour acheter la totalité d’une boîte. Ce paradoxe sanitaire est révélateur : le conditionnement industriel ne correspond pas toujours à la réalité médicale ni à la réalité économique des patients.
À l’heure où le Maroc engage une profonde réforme de son système de protection sociale, cette réflexion devient particulièrement pertinente.
Un enjeu environnemental largement ignoré
Le médicament est aussi un produit industriel à fort impact écologique.
Production, emballage, transport, destruction des invendus ou des produits périmés : chaque boîte inutilement fabriquée possède une empreinte environnementale réelle.
Or, le gaspillage médicamenteux reste massif partout dans le monde, y compris dans les pays disposant de systèmes de récupération performants. Au Maroc, où les circuits de collecte des médicaments non utilisés demeurent encore insuffisamment structurés, l’impact environnemental pourrait être encore plus important qu’on ne l’imagine.
Réduire les quantités délivrées signifie :
- moins de production inutile,
- moins d’emballages,
- moins de déchets pharmaceutiques,
- et moins de pollution liée à la destruction des médicaments.
La transition écologique du système de santé passera aussi par une nouvelle manière de distribuer le médicament.
Les pharmaciens marocains sont prêts à jouer ce rôle
Contrairement à certaines idées reçues, la vente à l’unité ne signifie pas une perte de contrôle ou une dégradation de la sécurité pharmaceutique. Au contraire.
Le pharmacien d’officine possède déjà les compétences nécessaires pour assurer :
- le reconditionnement sécurisé,
- l’étiquetage,
- la traçabilité,
- les conseils thérapeutiques,
- et le suivi du patient.
Cette réforme renforcerait même le rôle clinique du pharmacien, en le repositionnant davantage comme acteur de santé publique et non simple distributeur de boîtes.
Bien entendu, une telle évolution nécessiterait :
- un cadre réglementaire clair,
- des protocoles stricts,
- des normes d’hygiène et de traçabilité,
- ainsi qu’une adaptation progressive de certains circuits industriels.
Mais ces obstacles sont loin d’être insurmontables. Plusieurs pays européens montrent aujourd’hui qu’un modèle encadré est parfaitement réalisable.
Une réforme qui pourrait commencer progressivement
Le Maroc n’a pas besoin d’une transformation brutale.
Une approche progressive serait probablement la plus pertinente :
- commencer par les antibiotiques oraux ;
- évaluer l’impact sanitaire et économique ;
- puis élargir progressivement à certaines classes thérapeutiques spécifiques.
Les psychotropes, les antalgiques puissants ou certains traitements chroniques pourraient ensuite être intégrés dans une logique de dispensation adaptée aux besoins réels du patient.
L’essentiel est d’ouvrir le débat.
Repenser le médicament à l’ère de la santé durable
Pendant des décennies, le médicament a été pensé selon une logique industrielle : produire en masse, conditionner en masse, distribuer en masse.
Aujourd’hui, les systèmes de santé évoluent vers davantage de personnalisation, de rationalité et de durabilité.
La vente à l’unité n’est pas une simple mesure technique. Elle symbolise une nouvelle philosophie du soin :
- moins de gaspillage,
- plus d’efficacité,
- plus de sécurité,
- et une meilleure maîtrise des dépenses de santé.
Le Maroc, engagé dans une transformation profonde de son système sanitaire, gagnerait à anticiper cette évolution plutôt qu’à la subir demain sous la pression économique ou environnementale.
Car au fond, la vraie question est simple : pourquoi faire payer, produire et jeter plus, lorsque seule la juste dose est nécessaire ?
L’idée de la vente des médicaments à l’unité peut paraître séduisante sur le papier, notamment lorsqu’on parle de lutte contre le gaspillage ou d’amélioration de l’accès aux traitements. Mais dans le contexte marocain actuel, cette réforme serait extrêmement difficile à appliquer et risquerait même d’aggraver plusieurs problèmes sanitaires, économiques et organisationnels.
Le Maroc n’est ni la France, ni un pays disposant d’un système de santé totalement numérisé, d’une traçabilité parfaite et d’un financement solide des officines. Même dans des pays ayant expérimenté cette mesure, les résultats restent très limités. En France par exemple, après une année d’expérimentation, la dispensation à l’unité représentait à peine 0,1 % des actes de délivrance, et les pharmaciens ont dénoncé une perte de temps importante ainsi que des risques d’erreurs et de problèmes d’hygiène.
Au Maroc, plusieurs arguments montrent que cette mesure est inadaptée :
Premièrement, il existe un problème majeur de traçabilité. Une boîte de médicament contient un numéro de lot, une date de péremption, une notice et un conditionnement garantissant la sécurité du patient. Lorsqu’on commence à découper les blisters et à délivrer des comprimés séparément, le risque d’erreurs, de confusion ou de perte d’informations devient beaucoup plus important. Dans un pays où nous combattons déjà les circuits illégaux et les médicaments falsifiés, affaiblir davantage la traçabilité serait une erreur stratégique.
Deuxièmement, cette mesure augmenterait considérablement la charge de travail du pharmacien et de son équipe. Préparer manuellement des unités, vérifier les dates, réétiqueter, expliquer au patient, assurer la traçabilité et gérer les stocks demanderait énormément de temps supplémentaire. Or, les pharmacies marocaines souffrent déjà d’une pression économique très forte, aggravée depuis les baisses de prix successives des médicaments. Aucune rémunération spécifique n’est prévue pour cet acte pharmaceutique supplémentaire.
Troisièmement, la vente à l’unité poserait un vrai problème économique pour les officines. Le modèle économique actuel est déjà fragilisé par la baisse des marges, l’augmentation des charges fixes et les retards de paiement. Ajouter une nouvelle mission chronophage sans compensation financière reviendrait à transférer une nouvelle charge vers les pharmaciens sans aucun accompagnement.
Quatrièmement, la majorité des médicaments au Maroc sont conditionnés industriellement selon des normes internationales validées dans le cadre de leur AMM. Modifier ce conditionnement au niveau de l’officine peut soulever des questions réglementaires et de responsabilité professionnelle.
Cinquièmement, le véritable problème du Maroc n’est pas le nombre de comprimés restants dans les boîtes, mais plutôt le faible accès aux soins et aux médicaments. Les études montrent que la consommation médicamenteuse au Maroc reste faible comparativement à d’autres pays, essentiellement pour des raisons économiques et de couverture sanitaire.
Enfin, avant de parler de vente à l’unité, il faudrait déjà résoudre les vrais problèmes structurels du secteur :
la réforme du modèle économique de l’officine ;
la rémunération sur les actes pharmaceutiques ;
la généralisation du dossier pharmaceutique ;
la digitalisation et la traçabilité ;
la lutte contre les circuits illégaux ;
les ruptures de stock ;
et l’amélioration de l’accès aux médicaments.
La vente à l’unité peut éventuellement fonctionner dans certains contextes très encadrés, pour certaines classes thérapeutiques bien définies, avec une infrastructure numérique avancée et une rémunération spécifique du pharmacien. Mais vouloir transposer ce modèle aujourd’hui au Maroc sans régler les problèmes fondamentaux du système serait une fausse bonne idée.