Apres lecture et analyse: Le rapport du Conseil de la concurrence ne dit jamais frontalement qu’il faut ouvrir le capital des pharmacies. Mais il n’en a pas besoin, parce que tout y est déjà écrit pour y arriver. Derrière un langage technique et une apparente neutralité, se dessine en réalité une orientation stratégique précise : préparer, progressivement, la transformation du modèle officinal marocain vers un modèle capitalistique.
La mécanique est classique. D’abord, on fragilise le modèle actuel. Le rapport insiste sur les « déséquilibres structurels persistants », évoque un « risque réel sur la viabilité » des officines et appelle à « repenser le modèle économique ». Ce cadrage n’est pas anodin. Il installe une idée simple : le modèle actuel ne fonctionne plus. Mais une question essentielle se pose : s’agit-il d’un constat objectif, ou d’une construction destinée à justifier une réforme déjà orientée ?
Ensuite, le rapport valorise largement des modèles étrangers où le capital est ouvert. Il cite des pays où les non-pharmaciens peuvent détenir des officines, où les chaînes de pharmacies sont autorisées, où les investisseurs — parfois même étrangers — peuvent entrer dans le secteur. Ces exemples ne sont pas présentés comme des anomalies, mais comme des évolutions naturelles, modernes, presque inévitables. Ce n’est pas une simple comparaison internationale. C’est une normalisation progressive de la financiarisation du secteur pharmaceutique.
Enfin, le rapport introduit l’argument central : le manque d’investissement. Il explique que le modèle actuel limite les dynamiques d’investissement et qu’il devient nécessaire de renforcer l’efficience et la soutenabilité économique du réseau officinal. La traduction est directe : le pharmacien, seul, ne suffit plus. Il faut ouvrir la porte à d’autres sources de financement. Autrement dit, au capital.
Ce qui se dessine alors est une transformation profonde du secteur. Le pharmacien risque de passer du statut de professionnel de santé indépendant à celui d’exploitant intégré dans des structures capitalistiques. La pharmacie de proximité, ancrée dans son territoire, pourrait progressivement céder la place à des réseaux organisés, structurés autour d’intérêts financiers.
Les conséquences de ce type de mutation sont connues et largement documentées dans d’autres pays : concentration du marché, disparition progressive des petites officines, pression accrue sur les pratiques commerciales, et surtout, perte d’indépendance du pharmacien. À terme, le médicament cesse d’être un bien de santé encadré par une éthique professionnelle forte, pour devenir un produit soumis à des logiques de rentabilité.
Ce débat n’est pas technique. Il est profondément politique. Il pose une question fondamentale : qui doit contrôler le médicament ? Le pharmacien, acteur de santé publique, ou le capital, guidé par des objectifs financiers ?
Il faut refuser le flou. Ce rapport n’est pas une simple étude neutre. Il trace une direction, il prépare un terrain, il installe une vision. Et cette vision est claire pour qui prend le temps de lire entre les lignes : celle d’une ouverture progressive du capital des pharmacies au Maroc.
Le danger ne réside pas uniquement dans ce qui est écrit, mais dans ce qui est suggéré, normalisé et rendu acceptable. Ce qui se joue aujourd’hui dépasse largement une réforme technique. C’est un changement de modèle. Un basculement silencieux. Une redéfinition profonde du rôle du pharmacien dans notre système de santé.
Et comme souvent, ce sont les transformations les plus discrètes qui produisent les effets les plus irréversibles.